|
|
|
|
|
Modernité
de Simone de Beauvoir ou la
dialectique d'un engagement
Le Deuxième Sexe fut écrit il y a cinquante ans. Et il
est toujours d'actualité. Cependant, je pense qu'il est grand temps,
en 1999, de replacer Le Deuxième Sexe au sein de l'œuvre
complète, c'est-à-dire de considérer cet ouvrage dans
le rapport dialectique qu'il entretient avec les autres œuvres,
ou bien, en d'autres termes, de ne pas oublier que Simone de Beauvoir fut
également, entre autres, la créatrice d'œuvres de fiction,
dont on ne parle pas assez et qui sont moins connues qu'on ne le pense
(que l'on compare le nombre considérable d'études publiées
sur Le Deuxième Sexeà
celui, beaucoup plus modeste, prenant en considération l'œuvre complète)
— bref, je crois qu'il est temps d'affirmer que Simone de Beauvoir est
un écrivain engagéaussi
quand elle écrit Les Mandarins, Le Sang des autres, Une Mort
très douce, La Femme rompue (1),
etc. Dans
La
Force des choses, Beauvoir souligne elle-même la diversité
de son œuvre: "D'une
manière générale, je suis dans mes essais trop tranchante,
m'ont dit certains: un ton plus mesuré convaincrait davantage. Je
ne le crois pas. Si on veut faire éclater des baudruches il ne faut
pas les flatter mais y mettre les ongles. Il ne m'intéresse pas
de recourir à des appels au cœur quand j'estime avoir la vérité
pour moi. Dans mes romans pourtant, je m'attache à des nuances,
à des ambiguïtés. C'est qu'alors mon propos est différent.
L'existence (...) ne se réduit pas en idées, elle ne se laisse
pas énoncer: on ne peut que l'évoquer à travers un
objet imaginaire; il faut alors en ressaisir le jaillissement, les tournoiements,
les contradictions. Mes essais reflètent mes options pratiques et
mes certitudes intellectuelles; mes romans, l'étonnement où
me jette, en gros et dans ses détails, notre condition humaine.
Ils correspondent à deux ordres d'expérience qu'on ne saurait
communiquer de la même manière. Les unes et les autres ont
pour moi autant d'importance et d'authenticité; je ne me reconnais
pas moins dans le Deuxième Sexe que dans les Mandarins;
et inversement. Si je me suis exprimée sur deux registres, c'est
que cette diversité m'était nécessaire."(2) L'idée
était la même dans La Force de l'âge: "(...)
pour comprendre d'après son œuvre la personnalité vivante
d'un auteur, il faut se donner beaucoup de peine. Quant à lui, la
tâche dans laquelle il s'engage est infinie, car chacun de ses livres
en dit trop et trop peu. Qu'il se répète ou se corrige pendant
des dizaines d'années, il ne réussira jamais à capter
sur le papier, non plus que dans sa chair et son cœur, la réalité
innombrable qui l'investit. Souvent l'effort qu'il fait pour s'en approcher
constitue, à l'intérieur de l'œuvre, une espèce de
dialectique; dans mon cas, elle apparaît clairement."(3) On
le voit, Beauvoir revendique la nécessité des deux registres,
le besoin d'être tranchante et d'être ambiguë, c'est-à-dire,
en d'autres termes, le droit d'être double, voire multiple, le refus
d'être réduite à telle ou telle image dans laquelle
on n'a cessé de l'enfermer, ou de n'être l'auteur que d'une
seule œuvre, Le Deuxième Sexe, par exemple. La spécificité
(ou l'une des spécificités) de l'écrivain Simone de
Beauvoir, c'est d'être toujours ailleurs que là où
on cherche à la fixer, toujours en mouvement dans l'entre-deux,
entre des impératifs que, dans son mouvement même, elle cherche
à concilier; ce qui caractérise son œuvre, c'est cette tension(4)
entre la nécessité de dire ses certitudes et la conscience
que la vie ne peut être réduite à ces certitudes; la
tension entre la réalité telle qu'elle est et la réalité
telle qu'elle la désire, en d'autres termes entre la réalité
et l'utopie; la tension enfin entre la nécessité de l'engagement
et la conscience des limites de l'engagement, ou d'un certain engagement. On
m'objectera que ce sont là ses propos, et l'on sait avec quelle
prudence il faut considérer les affirmations d'un auteur sur son
œuvre. Mais
cette tension, on peut en constater l'existence objective, on la trouve
partout à l'œuvre dans ses écrits, parfois à l'intérieur
d'une œuvre, et plus encore d'une œuvre à l'autre, dans cette dialectique
qui à la fois lie et oppose les œuvres les unes aux autres
— une dialectique qui ne connaît d'autre synthèse que l'ensemble
des ouvrages qui constitue l'œuvre complète telle que Beauvoir l'a
voulue. Pour
illustrer cette tension, je ne prendrais ici que deux exemples: d'une part
la fin de chacun des deux tomes du Deuxième Sexe et ce que
j'appellerai la méfiance et la tentation de l'anticipation utopique;
d'autre part la conception de l'autre, telle qu'elle est reçue et
telle qu'elle est réinventée, dans les œuvres de fiction
en particulier. Le
Deuxième Sexe
est formé de deux tomes, l'un intitulé Les Faits et les
mythes, l'autre L'Expérience vécue. En prenant
des perspectives différentes, Beauvoir s'en tient toujours — et
c'est là son propos — à la description des choses
telles qu'elles sont, et non telles qu'elles devraient être(5).
Mais de façon remarquable, chacun des tomes s'achève par
une ouverture sur l'avenir: à la fin de la partie sur les mythes,
Beauvoir remarque qu'il existe, actuellement au moins (mais on se souvient
qu'on est en 1949, et qu'elle fait donc preuve d'une clairvoyance extraordinaire),
une incompatibilité fort regrettable entre le nouveau rôle
(professionnel, social, politique) que prétend jouer la femme dans
la vie publique et l'être passif, "la proie charnelle"(6)qu'elle
doit incarner, semble devoir continuer d'incarner, pour que l'homme la
désire. Ceci est la constatation d'un fait; Beauvoir envisage toutefois,
dans un second temps, qu'une femme puisse être "libérée"
et désirable
(pour l'homme), désirable en tant que femme libérée,
c'est-à-dire que de nouvelles formes d'érotisme puissent
être découvertes: "Il
est très possible que sur ce point la sensibilité, la sexualité
même des hommes se modifie. (...) Saisir à la fois la femme
comme un personnage social et comme une proie charnelle peut être
troublant (...) qu'une femme exerce un "office viril" et soit en même
temps désirable, ç'a étélongtemps
un thème de plaisanteries plus ou moins graveleuses; peu à
peu le scandale et l'ironie se sont émoussés et il semblequ'une
nouvelle forme d'érotisme soit en train de naître: peut-être
engendrera-t-elle de nouveaux mythes."(7) Beauvoir
se laisse ici aller, on le voit, à une forme d'anticipation utopique
— pour se reprendre, l'instant d'après, en réaffirmant l'urgence
de commencer par affirmer la nécessité de parvenir, avant
tout autre chose, à la libération, avant de se livrer à
toute anticipation: "Ce
qui est certain, c'est qu'aujourd'hui il est très difficile aux
femmes d'assumer à la fois leur condition d'individu autonome et
leur destin féminin."(8) Quelques
lignes plus bas, elle envisage de nouveau un avenir plus lointain(9),
celui où la femme — et l'homme — pourraient vivre leur amour sans
déchirement, pour finalement abandonner la parole utopique au poète
Rimbaud(10). Phénomène
analogue à la fin du chapitre Libération qui précède
la conclusion du deuxième tome. Avec Rimbaud de nouveau, Simone
de Beauvoir envisage que les "mondes d'idées" que la femme découvrira
puissent être différents de ceux des hommes et qu'elle demeurera
singulière. Mais la question de savoir si ces singularités
"garderont de l'importance" est tout de suite qualifiée "d'anticipation
bien hardie", car "ce qui est certain — et nous retrouvons exactement la
même formulation qu'au tome précédent —, c'est que
jusqu'ici les possibilités de la femme ont été perdues
pour l'humanité et qu'il est grand temps dans son intérêt
et dans celui de tous qu'on lui laisse enfin courir toutes ses chances."(11) Les
anticipations avec lesquelles Beauvoir nous met l'eau à la bouche,
pour aussitôt nous laisser sur notre faim, ces anticipations, il
nous faudra aller les chercher dans l'œuvre de fiction, si nous voulons
voir Beauvoir quelque peu s'y attarder. Evoquons
maintenant rapidement(12)
la conception de l'autre. Dans L'Etude et le rouet(13),
Michèle Le Dœuff a commencé de montrer comment la catégorie
hégélienne de l'Autre sur laquelle Simone de Beauvoir semble
fonder tout Le Deuxième Sexe est en fait sapée dès
le départ par la recherche menée de façon systématique
des moyens et des manifestations de l'oppression économique et matérielle
à l'origine de la catégorie de l'Autre(14).
J'ai prolongé cette analyse dans l'essai L'autre en miroir
en montrant comment cela est vrai également pour le roman L'Invitée
et pour l'essai philosophique Pyrrhus et Cinéas, dans lesquels
Beauvoir cherche à donner "un contenu matériel" à
la morale existentialiste. On ne peut traiter de l'autre chez Simone de
Beauvoir sans soulever la problématique des rapports très
ambigus qu'elle entretient avec la philosophie: peu respectueuse des systèmes
philosophiques, elle relativise leur valeur et transgresse leur frontière(15),
elle est en quête d'une philosophie plus spontanée, plus consciente
de ses limites, plus préoccupée de la vie que d'elle-même,
plus ouverte sur les autres formes d'écriture que sur la cohérence
de son propre système, et peut-être même plus proche
de la parole que de l'écriture. La philosophie ne fait pas chez
elle qu'interroger les textes littéraires; elle refuse les limites
entre littérature et philosophie. Bref, elle fait ou tente de faire
de la philosophie autrement(16). Pour
revenir au Deuxième Sexe, on remarquera le glissement ô
combien significatif de l'Autre (avec majuscule) à l'autre (sans
majuscule) qui sépare le début et la fin de l'essai. Au début
de l'œuvre, l'Autre, c'est celui qui n'accède pas à la condition
de sujet. Dans le dernier chapitre, Vers la libération, être
sujet et être un autre (sans majuscule) pour l'autre n'ont
rien d'inconciliable; ils sont même complémentaires dans cette
nouvelle relation à l'autre telle que la définit Beauvoir: "Affranchir
la femme, c'est refuser de l'enfermer dans les rapports qu'elle soutient
avec l'homme, mais non les nier; qu'elle se pose pour soi, elle n'en continuera
pas moins à exister aussi pour lui: se reconnaissant mutuellement
comme sujet, chacun demeurera cependant pour l'autre un autre (...)". Non
seulement donc il faut considérer avec beaucoup de prudence les
présupposés philosophiques du Deuxième Sexe,
mais la conception beauvoirienne originale de l'autre, il faut,
pour la trouver, voir comment, après avoir été esquissée
en cette fin de Deuxième Sexe,elle
s'élabore et se concrétise au cours de l'œuvre de fiction(17),
sans s'énoncer de façon philosophique, théorique ni
catégorique(18),
sans même être énoncée du tout, car elle est
plutôt imaginée, évoquée, recherchée,
au fil d'une métaphore essentielle, récurrente, structurante,
celle que j'ai appelée "l'autre en miroir". "L'autre en miroir",
c'est l'autre à la fois présent et distant, identique
et
différent,
l'autre tel qu'il peut être
rejoint — mais de façon
fugitive (il ne doit pas y avoir fusion) — car chez Beauvoir le tain du
miroir n'est pas une frontière infranchissable, il a la perméabilité
et la transparence de l'eau. Ainsi, au fil de ses œuvres de fiction, Beauvoir
évoque une vision de l'autre considéré comme le contraire
absolument irréductible
et absolument nécessaire à
l'accomplissement de l'un/l'une. C'est-à-dire qu'à l'alternative
fusion ou séparation des contraires qui domine la pensée
occidentale (osons l'approximation de dire de Platon jusqu'à Sartre),
elle substitue la pensée de la coexistence des différences
dans l'égalité. Cette pensée trouve son illustration
dans une représentation métaphorique, l'autre en miroir,
et dans la réinvention et la réécriture
d'un vieux mythe, le mythe de l'androgyne(19),
qui réapparaît chez notre auteur comme la figure par excellence
de l'ambiguïté la plus paradoxale, puisque les contraires
sont et restent irréductibles et sexués, au lieu de
se dissoudre, comme c'est la plupart du temps dans la littérature
occidentale, dans une forme angélique. Or,
cette autre conception de l'autre constitue la base même d'une subversion
radicale de la conception de l'homme telle qu'elle est le plus généralement
véhiculée par la littérature et la philosophie occidentale,
fondée sur le lien entre culpabilité et connaissance de soi,
ou, ce qui revient au même, l'exclusion de l'autre à
la fois semblable et différent, dont l'autre sexe est le prototype.
On sait en effet que le fameux précepte delphique "connais-toi toi-même"
n'implique pas une recherche réflexive et psychologisante, mais
demande au contraire de se situer en tant qu'homme en respectant la suprématie
des dieux. Et en introduisant la fable d'Aristophane, dans Le Banquet,
Platon n'a pas d'autre but que de mettre en garde les hommes saisis par
l'hybris
qui consisterait à chercher à se connaître tout entier.
La seule forme d'amour et de connaissance de soi acceptable est celle qui
bannit la moitié de l'humanité ou de l'humain, la femme ou
le féminin. Or Beauvoir, en osant affirmer la nécessité
de tendre vers cette totalité de l'humain qui est constituée
par les pôles à la fois opposés et complémentaires,
ose en fait braver l'interdit de l'hybriset
donc poser les bases radicalement nouvelle à la conception de l'humain.
Les notions de mutilation (reprise récemment par Sylviane Agacinski),
de péché, d'interdit volent en éclats. En
second lieu, cette autre conception de l'autre constitue les bases d'une
subversion, car la problématique de l'identité de l'autre,
du rapport de l'un à l'autre, on le sait, touche à tous les
domaines de la vie politique, au sens étymologique du terme,
car c'est le fondement même de l'organisation de la vie dans la cité.
Que l'on songe ne serait-ce qu'au débat sur la parité(20),qui
eut lieu récemment en France! Si Beauvoir a défendu, en 1949,
la nécessité pour les femmes de prouver leurs qualités
"viriles", je crois qu'aujourd'hui, sans devenir ni "différentialiste"
ni "essentialiste", c'est-à-dire sans renier aucunement ses positions
"universalistes", Simone de Beauvoir n'aurait pas défendu — toute
l'utopie contenue dans son œuvre de fiction nous le donne à penser
— la position dite "universaliste" qu'Elisabeth Badinter soutient en son
nom(21).
Elle revendiquerait une autre forme d'universalisme, l'universalité
d'un être humain androgyne, au sein duquel pourront coexister, dans
leur tension créatrice, le féminin et le masculin présents
en tout être, quand les valeurs féminines auront enfin conquis
le droit de cité. Après avoir prouvé leurs qualités
"viriles", les femmes doivent maintenant pouvoir sauvegarder, s'il en est
encore temps, ce en quoi elles sont différentes, et jouer d'autant
mieux leur rôle politique qu'elles restent fidèles à
elles-mêmes. Le mythe de l'androgyne tel que Simone de Beauvoir le
redécouvre
et le réinvente n'a plus rien à
voir avec l'expression de la neutralité, dont certains ont voulu
faire la représentation par excellence de l'humain. Rien n'est plus
étranger à la pensée de Beauvoir que la notion de
neutralité! L'androgyne tel que Beauvoir l'envisage est la représentation
symbolique et la figure emblématique d'un être humain,
de l'humain, restauré dans sa totalité et traversé
par "la réalité innombrable qui l'investit"(22),
par les différences (la différence des sexes ou des
genres en particulier) et les contradictions, les confrontations, qui font
sa richesse, sa complexité, son ambiguÏté. L'androgyne,
dans son rapport à l'autre, comme dans son rapport à lui-même,
c'est toujours l'un et l'autre dans tout le jeu de réflexion
des relations et complémentarités possibles, l'un et l'autre
en face, l'un et l'autre en miroir. Mais
la modernité de Beauvoir ne réside pas seulement dans l'anticipation
utopique, contenue dans l'œuvre de fiction, d'une problématique
à laquelle notre époque ne fait que commencer à accéder. La
modernité de Beauvoir, elle réside peut-être également
dans le fait qu'elle a pressenti les limites de la conception sartrienne
de l'engagement de l'écrivain ou qu'elle avait une autre conception
de ce que peut la littérature. On notait plus haut, dans
cet extrait déjà cité de La Force des choses,
qu'il y a chez elle à la fois la conscience de la nécessité
de l'engagement et la conviction que la vie ne peut être cernée
dans ce que l'on en dit, qu'elle "ne se laisse pas énoncer" et qu'elle
ne peut qu'être "évoquée à travers un objet
imaginaire"(23).
Donc tout en souscrivant à la nécessité de l'engagement
tel que le conçoit Sartre, elle ne peut, en tant que femme-écrivain,
s'en satisfaire. Est-ce à dire que ses œuvres de fiction tournent
le dos à tout engagement? Je ne le crois pas. Je crois au contraire
que la forme la plus moderne de l'engagement beauvoirien, ce n'est pas
celle que Sartre a théorisée, au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale (1947) dans un ouvrage intitulé Qu'est-ce que
la littérature? Pour lui, comme pour d'autre intellectuels,
à cette époque, le problème se posait dans les termes
suivants: que valent la culture, l'art, la littérature, s'ils ne
peuvent éviter le pire? Sartre répond à cette question
en invitant les écrivains à s'engager; s'engager, c'est,
pour résumer brièvement sa position, non plus seulement décrire
et narrer, mais se servir des mots pour agir, la prose étant
l'instrument privilégié de cette entreprise. A la même
époque, en Allemagne, Adorno, le fondateur de L'Ecole de Francfort,
s'exclamait: "Après Auschwitz, il serait barbare d'écrire
un poème". Un peu plus tard, Adorno reviendra sur cette déclaration,
tout en contestant la position, la définition sartrienne de l'engagement.
Pour lui, il ne doit pas s'agir, pour les intellectuels, de singer les
hommes politiques ou leur langage. L'engagement de l'œuvre d'art et de
la poésie en particulier (alors que Sartre conteste à la
poésie la possibilité d'être engagée) consiste
justement dans la résistance qu'elle peut opposer "au courant",
à "l'industrie culturelle"(Kulturindustrie), dans "le refus
de ravaler le mot et la forme au rang de simple moyen"(24).
Conscient de la "contradiction du travail artistique dans les conditions
de la production matérielle"(25),
de la production culturelle de masse, de l'industrie culturelle, l'écrivain
est le plus au cœur du débat, est le plus résistant justement
quand il se situe "à l'écart" et parle une autre langue,
la langue poétique, métaphorique, dans une forme qui ne se
laisse pas "récupérée", pas réduire en formules.
De là, il peut tenter la seule œuvre qui justifie son existence:
l'œuvre critique et/ou utopique. Dans les années soixante, un autre
écrivain germanophone, proche de l'Ecole de Francfort, Hans Magnus
Enzensberger, qui revient sur le devant de la scène aujourd'hui,
même en France, comme si ses idées commençaient à
s'imposer, écrivait: "La
poésie transmet un avenir. Face à ce qui est installé
dans le présent, elle rappelle le souvenir de ce qui semble aller
de soi, mais qui n'est pas réalisé."(26)
C'est ainsi que Simone de Beauvoir fut engagée, dans son œuvre de
fiction, anticipant de beaucoup tous les débats auxquels ses écrits
engagés, dans le sens sartrien du terme cette fois, allaient donner
lieu: en faisant œuvre poétique, œuvre utopique, en réinventant
ce qui se trouve à la limite du concevable, de l'indicible, le vieux
mythe d'un être androgyne dans toute la richesse de son ambivalence
et de sa complexité. En montrant que la littérature peut,
doit jouer son rôle social et subversif tout en restant fidèle
à elle-même, c'est-à-dire différente justement
de toute autre forme de discours. Dans LaForce
de l'âge, Beauvoir assimile la sincérité littéraire
à une certaine forme d'utopie: "(...)
la sincérité littéraire n'est pas ce qu'on imagine
d'ordinaire: il ne s'agit pas de transcrire les émotions, les pensées,
qui instant après instant vous traversent, mais d'indiquer les horizons
que nous ne touchons pas, que nous apercevons à peine, et qui pourtant
sont là (...).(27) Le
couple d'écrivains tel qu'elle l'a plus esquissé,
pressenti,
inventé que reproduit dans son autobiographie et dans
son œuvre de fiction participe de cette utopie. Il symbolise moins le pouvoir
présent d'action de la littérature sur le monde que la littérature
comme absolu, à l'origine du monde. Le couple de créateurs
engendre une utopie, une nouvelle idée de l'humain. Si
elle dit tout, si elle dit trop, sans implicite, sans appel au symbolique,
la littérature risque d'être récupérée.
Si elle se détourne des affaires du monde, elle n'a aucune chance
de ne pas être impuissante. C'est dans cette dialectique entre l'engagement
sartrien et une forme d'utopie qu'elle ose à peine professer qu'il
faut comprendre la forme, originale, de l'engagement beauvoirien. C'est
dans cette dialectique qu'il faut replacer Le Deuxième sexe.
Il faut redécouvrir Simone de Beauvoir, son œuvre de fiction, et
la force discrète de sa pensée utopique, son autre forme
d'engagement.
REFERENCES
(1)Simone
de Beauvoir, Les Mandarins, Paris, Gallimard, 1964, Le Sang des
autres, Paris, Gallimard, 1945, Une Mort très douce,
Paris, Gallimard, 1964, La Femme rompue, Paris, Gallimard, 1968.
(2)Simone
de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963, p. 342.
(3)Simone
de Beauvoir, La Force de l'âge, Paris, Gallimard, 1960, collection
Folio, p. 695.
(4)A
ce propos, cf. Françoise Rétif, Simone de Beauvoir et
Ingeborg Bachmann: Tristan ou l'Androgyne?, Berne, Peter Lang, 1989,
215 p.
(5)Il
est nécessaire de rappeler cette évidence, trop souvent oubliée,
ce qui donne lieu à des contresens dont on pourrait facilement faire
l'économie.
(6)Le
Deuxième Sexe, Paris, Gallimard, 1949, tome 1, p. 394.
(7)Ibid.,
p. 394-395.
(8)Ibid.,
p. 395.
(9)Ibid.:"Ce
qu'il faut espérer, c'est que de leur côté les hommes
assument sans réserve la situation qui est en train de se créer;
alors seulement la femme pourra la vivre sans déchirement."
(10)"Alors
elle sera pleinement un être humain, "quand sera brisé l'infini
servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme —
jusqu'ici abominable — lui ayant donné son renvoi" (lettre à
P. Demeny, 15 mai 1872.
(11)LeDeuxième
Sexe, op. cit., tome 2, p. 559.
(12)L'essai
L'autre en miroir, Paris, L'Harmattan, 1998, 192 p., lui est entièrement
consacré.
(13)Edition
Le Seuil, 1989, 317 p.
(14)L'autre
en miroir, op. cit., p. 37.
(15)Ibid.,
p. 61 et suivantes.
(16)Ibid.,
p. 27 et suivantes.
(17)Certes,
Pyrrhus et Cinéas est une œuvre fort importante pour cette
conception de l'autre (Cf. L'autre en miroir p. 39 et suivantes),
mais s'il ne s'agit pas d'une œuvre de fiction, il ne s'agit pas non plus
d'une œuvre philosophique orthodoxe.
(18)C'est
à tort qu'on a vu dans L'Invitée un roman à
thèse, c'est-à-dire l'application de la philosophie sartrienne.
Il faut en faireune lecture beaucoup plus nuancée.
(19)Cf.
la deuxième partie de mon essai.
(20) Sans
parler des problèmes d'intégration des immigrés, de
la constitution de l'Europe et du rapport des états-nations entre
eux, etc.
(21)"Un
remède pire que le mal", Le Nouvel Observateur, n°1784,
du 14 au 20 janvier 1999, p. 84.
(22)La
Force de l'âge, op. cit., p. 695.
(23)La
Force des choses, op. cit., p. 342.
(24)Theodor
Adorno, Notes sur la littérature,Paris, Editions Flammarion,
1984, p. 76.
(25)Ibid.,
p. 77.
(26)Hans
Magnus Enzensberger,"Poesie und Politik" (1962), in: Einzelheiten II,
Suhrkampf Verlag, 1984, p. 136. Cf. également le dossier
qui est consacré à cet écrivain dans Allemagne
d'aujourd'hui, n° 127, janvier-mars 1994.
|
||