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Vers une éthique postmoderne de la justice: Simone de Beauvoir et Jean-François Lyotard Ce n’est guère un hasard que Beauvoir avait bien hésité quant au titre du Deuxième sexe, ni que l’on ait traduit en allemand celui-ci par Das andere Geschlecht et non par Das zweite Geschlecht. „Un soir, dans ma chambre – écrit-elle dans La Force des choses, – nous avons passé des heures à jeter des mots. Sartre, Bost et moi. Je suggérai: L’Autre Sexe? Non. Bost proposa: Le Deuxième sexe et réflexion faite, cela convenait tout à fait“[1]. Les arguments par lesquels Bost – auquel elle dédia son oeuvre – l’avait convaincue de choisir ce titre sont peu clairs. Mais c’est indubitable que son intention originaire était d’élaborer à travers la „condition féminine“ le sens de l’altérité absolue de la femme. A cet égard l’échange avec Lévi-Strauss était décisif : „il confirmait mon idée de la femme comme autre; il montrait que le mâle demeure l’être essentiel jusqu’au sein de ces sociétés matrilinéaires qu’on dit matriarcales“[2]. L’altérité féminine constitue ainsi le point central dans l’opus magnum de Beauvoir, car c’est par ce trait spécifique que celle-ci reçoit les qualifications de „deuxième“ et d’„inessentielle“, et non le contraire. Dans la lecture présente du Deuxième sexe je vais essayer de montrer que l’altérité constitue le point de départ et le fondement d’une critique multiforme qui permet de voir en Beauvoir une précurseure du postmodernisme. Cette démarche critique implique notamment: ·la thématisation du Différend; ·la critique des mythes en tant que simulacres; ·la délégitimation du discours du pouvoir, des „grands récits“ et des universalisations métanarratives; ·la déconstruction de la pensée d’oppositions, „manécheiste“ ou dualiste; ·la négation des droits abstraits de l’homme et l’élaboration d’une éthique de la justice. Je vais indiquer, d’une part,le fond phénoménologico-existentialiste, en particulier la réception et la transformation beauvoirienne des idées de Sartre, et articuler, de l’autre, le contexte postmoderne par lequel les thèses principales de Beauvoir reçoivent de nouvelles dimensions interprétatives et stratégiques. À cet égard il me semble très important de faire voir que l’actualité et l’importance de l’œuvre de Beauvoir n’est pas à mesurer tellement par rapport à la „primauté“[3] sur l’oeuvre de Sartre, mais plutôt par rapport aux débats actuels sur la déconstruction, la délégitimation et la différence. 1. Le pouvoir comme discours: la situation
Poser la question: qu’est ce qu’une femme[4],
ne signifie pas pour Beauvoir poser la question de l’essence de la femme;
la femme n’a pas d’essence, pas de „nature éternelle“, car le pour-soi
n’est pas ce qu’il est, il est ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit non plus
de questionner sur le nom ou le concept – être-femme ce n’est pas
être-un-mot. S’il a des femmes comme il y a des noirs et des juifs,
c’est qu’il y une situation de la femme, et ainsi poser la question:
qu’est ce qu’une femme, c’est poser la question sur la „condition féminine“.
Ainsi que la question de l’être, celle-ci pourrait être conçue
plus clairement au moyen de l’herméneutique de la Fragestellung[5]où
ce sur quoi on questionne (Gefragtes) serait l’être-femme,
le questionné (Befragtes) – la situation de la femme, et
l’aboutissement de la question (Erfragtes), comme on le verra, –
l’authenticité. Un passage au début du Deuxième
sexe indique une approche semblable: „Assurément la femme est
comme l’homme un être humain : mais une telle affirmation est abstraite;
le fait est que tout être humain concret est toujours singulièrement
situé. Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme
noire, de caractère juif, ce n'est pas nier qu'il y ait aujourd'hui
des Juifs, des Noirs, des femmes : cette négation ne représente
pas pour les intéressés une libération, mais une fuite
inauthentique“[6].
Expliquer
la femme par sa situation et non pas sa situation par sa nature, c’est
montrer que la négativité ou le manque de la femme n’est
pas un donné mais un constitué. Plus encore ne s’agit-il
d’un artifice accidentel, existant parmi d’autres, mais d’une structure
fondamentale du cogito: „La catégorie de l'Autre“ – souligne
Beauvoir –„est aussi originelle
que la conscience elle-même. Dans les sociétés les
plus primitives, dans les mythologies les plus antiques on trouve toujours
une dualité qui est celle du Même et de l'Autre (...) Aucune
collectivité ne se définit jamais comme Une sans immédiatement
poser l'Autre en face de soi...“ Ce phénomène ne s’éclaire
que si, en suivant Hegel, „on découvre dans la conscience elle-même
une fondamentale hostilité à l’égard de toute autre
conscience; .... le sujet ne se pose qu’en s’opposant: il prétend
s’affirmer comme l’essentiel et constitue l’autre en inessentiel, en objet“[7].
Mais Beauvoir ne se contente ni avec la dialectique hégélienne,
ni avec l’être-pour-l’autre de Sartre qui se caractérise par
le conflit, respectivement par le projet d’assimiler la liberté
d’autrui[8].
Mais Beauvoir ne reste pas dans le cadre de la dialectique hégélienne,
ni dans l’être-pour-l’autre sartrien, qui se caractérise par
le conflit, par le projet d’assimiler la liberté d’autrui. À
la différence de Sartre et de Hegel, chez lesquels le couple „moi
– l’autre“ est symétrique, Beauvoir montre que dans le cas de l’altérité
de la femme, resp. de la constitution du genre, il s’agit d’une
asymétrie profonde et inouïe: „Bon gré, mal gré,
individus et groupes sont bien obligés de reconnaître la réciprocité
de leur rapport. Comment donc se fait-il qu'entre les sexes cette réciprocité
n'ait pas été posée, que l'un des termes se soit affirmé
comme le seul essentiel, niant toute relativité par rapport à
son corrélatif, définissant celui-ci comme l’altérité
pure? Pourquoi les femmes ne contestent-elles pas la souveraineté
mâle? Aucun sujet ne se pose d’emblée et spontanément
comme l'inessentiel; (...) D’où vient en la femme cette soumission?“[9].
Beauvoir
donne à cette question centrale au moins deux réponses –
l’une psychologique, l’autre historique. De l’un coté ce sont les
femmes qui se complaisent dans la soumission en choisissant la voie commode
de fuir la liberté pour éviter l’angoisse et la tension d’une
existence dont elles seraient les seules responsables. Mais cette explication
par la mauvaise foi – semblable à celle de Sartre par rapport au
juifs et les noirs – ne rend pas d’après Beauvoir l’essentiel de
la situation de la femme. C’est plutôt le fait que par leur accès
au pouvoir les hommes aient établi un système politique,
social et juridique qui les privilégie aux dépenses des femmes.
Elle cite á ce propos Poulain de la Barre: „Ceux qui ont fait et
compilé les lois étant des hommes ont favorisé leur
sexe, et les jurisconsultes ont tourné les lois en principes“[10].
L’aperçu historique qu’elle effectue pas à pas montre que
les hommes ont toujours possédé les instruments du pouvoir
et qu'ils les ont utilisés pour assurer de facto et de
jure leur suprématie et pour tenir les femmes en dépendance[11].
Ce ne sont donc pas les femmes qui ont créé la situation
de l’Autre soumise et exclue mais les hommes. Les femmes ont accepté
ou essayé de s’opposer à cette situation post factum.
Ainsi
c’est non seulement le concept de femme ou de genre qui se révèle
par-là comme un constitué mais aussi la condition féminine,
le mode social de l’être-femme. Beauvoir révise de cette façon
la thèse sartrienne de la liberté dans la servitude en soulignant
d’une façon presque marxienne le rôle primaire de la situation
dans le cas de la femme:„pour expliquer
ses limites c’est donc sa situation qu’il faut invoquer et non une mystérieuse
essence“ – souligne-t-elle[12].
Beauvoir montre aussi que par l’im-position des hommes comme sujets les
femmes ont été exclues de toute activité reliée
à la transcendance. Ainsi les hommes ont-ils réservé
pour eux-seuls le privilège de la transcendance et forcé
les femmes dans le domaine de l’immanence (Küche, Kirche, Kinder[13]).
La
catégorie de l’Autre inessentielle et exclue est en fait assez semblable
au concept du Différend de J.-F. Lyotard. D’après
Lyotard le différend c’est une victime, qui est privée des
moyens de prouver l’injustice subie car les règles pour résoudre
le conflit sont établies dans l’idiome de l’autre. Son cas semble
sans issue car si elle renonce à porter plainte, elle resterait
esclave, si par contre elle ose l’accusation elle devenait victime une
seconde fois. L’asymétrie persiste; il n’y a au fait qu’un seul
discours – celui de la terreur.
Beauvoir
dépeint la situation de la femme de la même façon:
„on ne peut jamais créer de justice au sein de l’injustice. Un administrateur
colonial n’a aucune possibilité de bien se conduire envers les indigènes,
ni un général envers ses soldats; la seule solution c’est
de n’être ni colon ni chef; mais un homme ne saurait s’empêcher
d’être un homme. Le voilà donc coupable malgré lui
et opprime par cette faute qu’il n’a pas lui-même commise; ainsi
(la femme) est-elle victime et mégère en dépit d’elle-même“[14].
C’est en cela d’ailleurs que consiste, d’après Sartre et Beauvoir,
l’absurdité du choix – l’homme est toujours choix de soi
mais non pas fondement de soi[15];
n’étant pas fondement de soi, il est pourtant responsable toujours
de tout et devant tous[16].
2. Le discours comme pouvoir: le mythe
Or,
il ne s’agit pas pour Beauvoir de thématiser la femme seulement
comme différend mais aussi et surtout de dévoiler les mécanismes
de sa soumission. Elle montre que tous les domaines du savoir (sciences
de la nature, biologie, théologie, philosophie, psychologie expérimentale
etc.) ont été utilisés pour „démontrer“ l’infériorité
de la femme. „...Qu’il s’agisse d’une race, d’une caste, d’une classe,
d’un sexe réduits à une condition inférieure, les
processus de justification ont toujours les mêmes. ‘L’éternel
féminin’ c’est l’homologue de ‘l’âme noire’ et du ‘caractère
juif’“[17].
Pour cela on a d’abord cherché une différence à travers
laquelle on a élaboré un mythe, par lui on a créé
des images mythiques ou des simulacres, visant à feindreun
„effet de vérité“. La tromperie de ses simulacres consiste
dans le fait qu’ils se présentent comme un point de vue „objectif“
afin de dissimuler l’intérêt particulier qui les anime. Mais
il n’est pas de description soi-disant objective, il est impossible, souligne
Beauvoir „de traiter aucun problème humain sans parti pris: la manière
même de poser les questions, les perspectives adoptées, supposent
des hiérarchies d’intérêts“[18].
Les mythes anciens, surtout ceux de meurtres de femmes (Tamiat, Clytemnestre),
ont une signification et fonction profondes, c’est que l’altérité
en tant que négation est identifiée avec le mal: „Au moment
où l'homme s'affirme comme sujet et liberté, l’idée
d'Autre se médiatise. De ce jour le rapport avec l'Autre est un
drame. l'existence de l'Autre est une menace, un danger. La vieille philosophie
grecque... a montré que l’altérité est la même
chose que la négation, donc le Mal. Poser l'Autre, c'est définir
un manichéisme. C'est pourquoi les religions et les codes traitent
la femme avec tant d'hostilité“ – souligne Beauvoir[19].
La
pensée dualiste, qui repose sur l’opposition „moi – l’autre“, a
besoin de l’image de l’ennemi pour légitimer la machine répressive
et la mettre en action. La femme est ainsi vouée au Mal qui est
nécessaire au Bien comme la nuit a la lumière[20].
Cette idée est développée aussi par Sartre pour illustrer
le cas de Jean Genet – pour punir la société a besoin de
criminels et elle les crée afin d’assurer son ordre et ses fonctions.
Ainsi apparaît le mythe: Le Mal c’est l’Autre[21].
Ou exprimé par le mot de Lyotard: „les despotes ont besoin de leurs
fous: leur justification, la représentation en cours de ce qui est
exclu. Comme les médecins de leurs malades et les politiques de
leurs ouvriers“[22].
La
stratégie qui pourrait changer cette situation est la délégitimation
de la pensée mythique, dualiste et autoritaire. Les mythes décrits
par Beauvoir peuvent être considérés comme un analogon
des simulacres de Jean Baudrillard. En tant que référents
ils gouvernent la conscience en y créant des images trompeuses qui
affaiblissent la pensée du sujet et la tiennent sous contrôle.
Baudrillard les élimine en déconstruisant le référent
en tant que tel. Le référent est un signe qui indique toujours
un certain système sémiotique, un certain discours. Mais
ce système et ses formes verbales qui se veulent absolus sont en
fait relatifs puisqu’ils changent et peuvent toujours être interprétés
autrement. Ils reçoivent des significations différentes à
partir des intérêts des individus, des classes, de l’ethos
etc[23].
Beauvoir
montre de même que les mythes sont des fabrications, des images abstraites,
figées et stylisées d’une réalité particulière.
Du fait qu’ils revendiquent la vérité absolue ilsrelativisent,
dévaluent et aliènent le concret: le mythe – souligne-t-elle
– „projette dans un ciel platonicien une réalité saisie dans
l’expérience ou conceptualisée à partir de l’expérience;
au fait, à la valeur, à la signification, à la notion,
à la loi empirique, il substitue une Idée transcendante,
intemporelle, immuable, nécessaire. Cette idée échappe
à toute contestation puisqu’elle se situe par delà le donné;
elle est douée d’une vérité absolue. Ainsi a l’existence
dispersée, contingente et multiple des femmes, la pensée
mythique oppose l’Eternel Féminin unique et figé“[24].
Les
mythes apparaissent ainsi comme une sorte de „grands récits“, au
sens de Lyotard,car ils visent à
légitimer la souveraineté du „grand“ Sujet masculin. Si l’on
peut bien douter qu’ils aient „perdu de crédibilité“, comme
prétend Lyotard[25],
il serait important de souligner, comme le fait Beauvoir, que c’est par
l’esprit du sérieux qu’ils reçoivent de la crédibilité:
„Le mythe est un de ces pièges de la fausse objectivité dans
lesquels l’esprit de sérieux donne tête baissée“. Mais
qu’est-ce que cela signifie-t-il plus concrètement?
D’après
Sartre le sérieux est l’attitude dans laquelle on part du monde
et lui attribue plus de réalité qu’à soi-même:
"Ainsi toute pensée sérieuse est épaissie par le monde,
elle coagule; elle est une démission de la réalité
humaine en faveur du monde. L'homme sérieux est „du monde“ et n’a
plus aucun recours de soi; il n’envisage même plus la possibilité
de sortir du monde, car il s’est donné à lui-même le
type d’existence du rocher, la consistance, l’inertie, l’opacité
de l’être-au-milieu-du-monde. Il va de soi que l’homme sérieux
enfouit au fond de lui-même la conscience de sa liberté, il
est de mauvaise foi et sa mauvaise foi vise à le représenter
à ses propres yeux comme une conséquence; tout est conséquence,
pour lui, et jamais il n’y a de principe; c’est pourquoi il est si attentif
aux conséquences de ses actes. Marx a posé le dogme premier
du sérieux lorsqu'il a affirmé la priorité de l'objet
sur le sujet et l'homme est sérieux quand il se prend pour objet"[26].
Le jeu, par contre, délivre la subjectivité. Il est une activité
dont l’homme est l’origine première, dont l’homme pose lui-même
lesprincipes et qui ne peut avoir
de conséquences que selon les principes posés. „Dès
qu’un homme se saisit comme libre – souligne Sartre – et veut user de sa
liberté (...) son activité est de jeu : il est en effet le
premier principe, il échappe à la nature naturée,
il pose lui-même la valeur et les règles de ses actes et ne
consent à payer que selon les règles qu’il a lui-même
posées et définies“[27].
Quand
les femmes se laissent conduire par les idoles masculines elles se posent
donc comme des objets, des en-soi, au lieu comme des sujets et manquent
ainsi leur existence authentique. Si elles acceptent par contre l’attitude
contraire, celle du jeu, elles rejetteraient l’immanence et se choisiraient
comme liberté et authenticité. Elles subverseraient par-là
les valeurs dominantes, dépourvues désormais du sérieux,
et poseraient leurs propres valeurs.
Sans
doute c’est avec le concept du jeu que Sartre et Beauvoir aient ouvert
la voie des idées postmodernes de la performativité et du
„playfull pluralism“ élaborées de façon différente
par Judit Butler, Anette Kolodny, Maria Lugones, Sarah Hoagland et Linda
Bell[28].
Mais
il reste la question si les femmes peuvent (se) choisir authentiquement
dans toute situation. La position de Beauvoir reste à ce propos
plus ambiguë et subtile que celle de Sartre en articulant qu’il existe
des situations irrévocables, où les femmes sont condamnées
à la servitude, même si elles osent la révolte[29].
Mon propos final ici serait de montrer qu’avec Le deuxième Sexe
Beauvoir a effectué un passage décisif de la morale de
l’ambiguïté[30]
à une éthique féministe et postmoderne de la justice.
Celle-ci repose sur la délégitimation de l’égalité
abstraite et du mythe du bien public. La discrimination des femmes et d’autres
groupes sociaux s’effectue à partir de la position hypocrite du
bien public et de l’intérêt commun: „Sinous
passons en revue quelques-uns des ouvrages consacrés à la
femme“ – écrit Beauvoir – „nous voyons qu’un des points de vues
le plus souvent adopté, c’est celui du bien public, de l’intérêt
général: en vérité chacun entend par-làl’intérêt
de la société telle qu’il souhaite la maintenir ou établir.
Nous estimons qu’il n’y a d’autre bien public que celui qui assure le bien
privé des citoyens; c’est du point de vue des chances concrètes
données aux individus que nous jugeons les institutions“[31].
En
partant de la situation concrète de chaque être humain Beauvoir
rejette aussi bien les droits abstraits qui feintent d’assurer aux
femmes l’égalité afin de rendre leur exploitation encore
plus effective[32],
ainsi que le réformisme, qui essaie de substituer la justice
par l’égalité, càd. qui assure aux femmes du travail
et du choix mais les tient sous le joug de la famille[33].
Il ne suffit pas non plus de changer la situation économique pour
changer les femmes[34]
– la société elle-même devrait effectuer une conversion
morale au moyen d’une déconstruction profonde de la pensée
dualiste fondée sur le mythe de l’ennemi. Le concept beauvoirien
de la conversion constitue par-là une alternative à la conversion
sartrienne, qui reste strictement individuelle[35].
Pourtant il partage avec celle-ci l’idée de la révolution
permanente car toute attitude authentiquement morale réclame d’être
faite et refaite sans cesse[36].
Cette
vision de la justice-sans-cesse-à-faire approche le point de vue
de Beauvoir aux perspectives éthico-politiques de Lyotard pour lequel
la politique du juste devrait être fondée sur l’hétérogénéité
des jeux du langage qui ne devraient pas être réduits à
une seule alternative mais seraient à analyser dans leurs paralogismes
conflictuels[37].
Mais le discours émancipateur de Beauvoir articule l’éthique
de la justice dans une manière beaucoup plus différenciée.
Il s’agit non seulement de reconnaître l’autre dans son hétérogénéité
mais et surtout dans son mêmeté : „Le fait d’être un
être humain est infiniment plus important que toutes les singularités
qui distinguent les êtres humains; (...) Dans les deux sexes se jouent
le même drame de la chair et de l’esprit, de la finitude et de la
transcendance; les deux sont rongés par le temps, guettés
par la mort, ils ont un même essentiel besoin de l’autre“[38].
L’éthique
de la justice réclame ainsi plusieurs nivaux de transformation:
1) la conversion individuelle des femmes, càd. la
démythologuisation des mythes de l’éternel féminin
et la reprise de la responsabilité dans l’authenticité; 2)
la conversion collective ou sociale, càd. l’intériorisation
des valeurs anti-autoritaires au moyen de la déconstruction de la
pensée d’opposition; 3) l’instauration d’une nouvelle situation
où les femmes et tous les exclus seront reconnus comme étant
égaux en existence, en transcendance et en liberté.
L’instauration
de cette nouvelle situation est la conditio sine qua non de la libération
universelle, car seulement „quand sera aboli l’esclavage d’une moitié
de l’humanité et tout le système de l’hypocrisie qu’il implique
que la „section“ de l’humanité révélera son authentique
signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure“[39].
* Alors
qu’avec sa parution Le deuxième sexe provoqua plus de „colères“
que de compréhension[40],
juste après sa mort Beauvoir a été reconnue comme
une des plus grandes intellectuelles du siècle. On l’a considérée
comme „point culminant de la pensée progressive“ (George Marchais),
comme „une femme qui s’est soulevé contre l’esclavage“ (Claudine
Serre), comme „un symbole de l’engagement“ (Ligue des droits des femmes),
comme „la fin d’une époque“ (Jaques Chirac, Jack Lang, Bernard Poirot-Delpeche).
Claude Prévost a même proclamé qu’elle était„une
grande intellectuelle postmoderne“[41].
Lyotard
pouvait bien écrire que cette „grande dame de la littérature
française“ laissait un grand vide, mais il resta lui-même
étranger et assez ambigu envers le féminisme. D’une part
il donna à comprendre que les femmes en tant que minorité
peuvent revendiquer de la justice, mais il postula d’autre part une transsexualité
d’„unisexe“ qu’il déclara „neutre“ tout en gardant le silence sur
la problématique féministe[42].
Frederic
Jameson, pour sa part, ne voit dans la critique féministe de Sartre
qu’un appuie de la campagne de la droite contre les intellectuels de gauche
où sa vie avec Beauvoir apparaît comme une sorte de „mariage
bourgeois“ dans lequel elle a joué seulement le rôle d’une
complice souffrante et soumise. Mais il ne veut rien entendre du fait que
la sartrologie actuelle traite Beauvoir presque de la même façon.
De plus, il semble réduire le rôle de Beauvoir à un
simple complément de la „philosophie de l’infériorité“
de Sartre[43].
Il
est bien vrai, pour ma part, que c’est Sartre qui a d’abord thématisé
la situation des exclus – des juifs, des noirs, des homosexuels, des criminels,
des „outsiders“[44]
- de sorte que d’un point de vue purement formel la description beauvoirienne
de la situation de la femme pourrait apparaître comme un simple complément
de thème. Mais Le Deuxième sexe est par de son contenu
une critique du discours masculin du pouvoir qui va bien au-delà
de l’ontologie sartrienne et de la psychanalyse existentielle du fait qu’il
met le projet fondamental du pour-soi en question. Est-ce que le
pour-soi est toujours projet de devenir en-soi-pour-soi,
càd. Dieu? Que ce projet est voué à l’échec
et qu’en ce sens „celui qui perd gagne“, c’est sans doute le grand apport
de Sartre[45].
Mais c’est Beauvoir qui a mis en lumière un autre projet
fondamental – le projet féminin de l’être-pour-les-hommes[46]
qui étant une autre attitude inauthentique est vouée aussi
à l’échec. S’il y a donc deux projets fondamentaux
de la mauvaise foi, il n’y a qu’une seule authenticité, qui
serait une chance pour que les deux sexes séparés se retrouvent
en réciprocité en contribuant à une situation plus
juste.
Loin
donc d’être une simple „philosophie de l’infériorité“
Le
Deuxième sexe est plutôt une théorie anti-moderne
du Différend qui nie „l’essence“ ou „la nature“ de la femme
pour démasquer l’antinomie entre sa situation d’„autre“ et son Da-sein
de „même“. Dans le dénuement de cette antinomie consiste en
même temps la différence entre l’ambiguïté beauvoirienne
et la radicalité des auteurs postmodernes – tout comme la réalité
humaine concrète et spécifiquement sexuée ne serait
jamais concevable par la différence seule, ainsi le sexe n’est-il
pas un simple construit mais un élément fondamental de notre
existence. Autrement dit, nier notre sexe c’est renoncer à notre
humanité par mauvaise foi. Cela nous laisse conclure sur la thèse
fondamentale de Beauvoir, à savoir que le débat sur la différence
et l’égalité ne pourrait être résolu qu’à
travers la distinction entre le sexe et le mythe[47].Et
c’est en ce sens que Le Deuxième sexe représente aujourd’hui
encore une provocation non seulement pour la théorie féministe
mais aussi pour le déconstructivisme et la pensée de la différence. NOTES
[1]S.
de Beauvoir, La Force des choses, vol. I, Gallimard, Paris, 1963,
p. 235. [2]
Ibid. [3]
Voir à ce sujet p. ex. : L. Singer, Interpretation and Retrevial:
Rereading Beauvoir.In:
Women‘s Studies International Forum1985/
8, no. 3, pp. 231-238; M. A. Simons, Beauvoir and Sartre: The Philosophical
Relationship. In: YaleFrench Studies,
1986, vol. 72, pp. 165-179; S. Kruks, Simone de Beauvoir: Teaching Sartre
A bout Freedom. In:Feminist
Interpretations of Simone de Beauvoir, Pennsylvania University Press,
Pennsylvania, 1995, pp. 79-96;E.
Fullbrook. K.
Fullbrook, Simone de Beauvoir. A
Critical Introduction,
Polity Press, Oxford, 1998, p. 2; Margaret Simons, Beauvoir and the
second sex : feminism, race, and the origins of existentialism, Lanham
: Rowman & Littlefield Publishers, 1999. [4]
S. de Beauvoir. Le deuxième sexe. Vol.
I, Gallimard, Folio, P. 1976, p. 13. [5]
Voir: M. Heidegger, Sein und Zeit. Tübingen,
1979, S. 7. [6]
S. de Beauvoir. Le deuxième sexe. Vol. I, p. 13. [7]
S. de Beauvoir. Le deuxième sexe. Vol.
I, p. 17. [8]
Cf. J.-P. Sartre. L’être
et lenéant.
Gallimard, P., 1943, p. 502. [9]
S. de Beauvoir. Le deuxième sexe. Vol.
I, p. 17. [10]
Ibid., p. 22. [11]
Ibid., pp. 22, 237. [12]
Ibid., vol. II, p. 640. [13]
Ibid., vol. I, p. 217. [14]
Ibid., vol. II, pp. 652-653. [15]
Cf. J.-P. Sartre. op. cit., pp. 561, 632. [16]
Cf. S. de Beauvoir, Le sang des autres, Gallimard, Paris, 1945,
p. 103. [17]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I, pp. 24. [18]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I,
pp. 23 et 30. [19]
Bid., p. 134. [20]
Ibid., pp. 134-135. [21]
J.-P. Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard,
1952, pp. 23-24. [22]
J.-F. Lyotard, Economie libidinale, Minuit, P., 1974, p. 309. [23]
J. Baudrillard, Le système des objets. Gallimard, P., 1968,
pp. 19-25; Pour une critique de l’économie politique du signe.
Gallimard, P., 1972, pp. 35-50 et 90-92; Simulations et simulacres,
Galilée, P., 1981; Les stratégies fatales, P., 1983,
pp. 63, 97 ff. [24]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I,
p. 395. [25]
J.-F. Lyotard. La
condition postmoderne.
Minuit, P., 1979, pp. 105 ff. [26]
J.-P. Sartre, L’être et le néant.Gallimard,
TEL, P., 1976, pp. 640-641. [27]
Ibid. [28]
J. Butler. Sex and Gender in Simone de Beauvoir’s Second Sex. In:
Yale French Studies 72, 1987, pp. 35-49; J. Butler. Gender Trouble.
Feminism and the Subversion of Identity. Routledge, London/ New York,
1990; J. Butler. Excitable speech: A Politics of the Performative.
Routledge, London/ New York, 1997; M. Lugones. Playfulness, ‘World’-Travelling
and Loving Perception. In: Hypatia 2:2, Summer 1987, pp. 3-19;
M. Lugones. On the Logic of Pluralist Feminism. In: Feminist
Ethics, Ed. C. Card, Lawrence: University ofKansas
Press, 1991; A. Kolodny. Dancing Through the Minefield: Some Observations
on the Theory, Practice, and Politics of a Feminist Literary Criticism.
In: Women and Values: Readings in Recent Feminist Philosophy. Ed.
M. Pearsall, Belmont, CA: Wadsworth Publishing Co., 1986, p. 252; S. L.
Hoagland. Lesbian Ethics: Toward New Value. Palo Alto, California:
Institute for Lesbian Studies, 1988; L. Bell. Play in a Sartrean Feminist
Ethics. In: Bulletin de la Société
Américaine de Philosophie de Langue Française, Vol. IV,
Nos. 2-3, Summer-Fall 1992, pp. 285-288; L. Bell. Rethinking Ethics
in the Midst of Violence. A Feminist Approach to Freedom, Boston: Rowman
& Littlefield Publishers, Inc., 1993, pp. 240-260. [29]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I,
pp. 196-200; vol. II,
652-653. [30]
Beauvoir souligne expressément dans Le deuxième sexe
que sa perspective est celle de la morale existentialiste (, Le deuxième
sexe, vol. I, p.31); pourtant ma thèse est que bien qu’elle
y prend son appui, elle va bien au-delà de cette morale, du moins
telle qu’elle est élaborée dans la „première éthique“
de Sartre. [31]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I, p. 30. [32]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I, pp.
24, 228. [33]
Ibid., p. 194 ff. [34]
Ibid., vol. II, p. 655. [35]
Cf. J.-P. Sartre.Cahiers
pour une morale. Gallimard,
P., 1983, pp. 190-193. [36]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I,
p. 238. [37]
J.-F. Lyotard. La
condition postmoderne.
Minuit, P., 1979, pp. 105 ff. [38]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. II,
pp. 658-659. [39]
Ibid., p. 662. [40]
S. de Beauvoir, La Force des choses, vol. I,
pp. 260-266. [41]
Cf. Y. Raynova. Liberty
– The Destiny of Simone de Beauvoir. In:
Dharshana International, Jan., 1987, No 105, p. 31; Y. Raynova. Beauvoir,
ili da jiveesh po sobstvenite si zakoni (Beauvoir, ou vivre d’après
ses propres lois).- Filosofska
misul,
1998/ 11, s. 84 e. a. [42]
Cf. R. Ivecovic.
Die postmoderne und das Weibliche in der Philosophie. In: Feministische
Philosophie. Hrsg. von Herta Nagl-Docekal, Oldenbourg, Wien, 1994,
S.131; G. Fraisse. La
différence des sexes,
PUF, 1996e.a. [43]
F. Jameson. The Sartrean Origin.–Sartre
Studies International,
vol. I, No. 1-2, 1995, pp. 7-8. [44]
Cf. J. -P. Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard,
P., 1946; Orphée noir. In: Situations III, Gallimard,
P., 1949; Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, P.,
1952. [45]
Cf. Y. Raynova. Jean-Paul Sartr, filosofat bes Bog (Jean-Paul Sartre,
le philosophe sans Dieu). EA,
Sofia, 1995; Y. Raynova. L'être et
le néant : une lecture post-personnaliste.-
Etudessartriennes,no.
6, 1995 e.a. [46]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I,
p. 234. [47]
Ibid., vol. II,
pp. 600-601, 647.
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