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Le
Paradoxe du corps chez Simone de Beauvoir[1]
Il
me semble y avoir un paradoxe concernant le corps dans l'analyse développée
par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Celui-ci pourrait
s'énoncer de la façon: à partir du moment où
l'on conçoit le corps comme situation, celui-ci est à la
fois le territoire de l'oppression et un élément de la libération.
Donc, d'une certaine façon, le corps pourrait contenir de façon
métaphorique les rapports sociaux et Irigaray apparaîtrait
ainsi comme l'héritière de Simone de Beauvoir. Mais la chose
est loin d'être aussi simple car, d'une certaine manière Beauvoir
fait sienne la distinction entre le corps et l'esprit et reprend donc l'idée
que le corps n'a de sens que travaillé par l'esprit, la liberté,
le projet, ces derniers éléments se situant du côté
de la transcendance alors que le corps se situerait irrémédiablement
du côté de l'immanence, ramenant les femmes — et elles seules,
quoiqu'elles ne soient pas les seules à avoir un corps — à
l'espèce alors que les hommes pourraient faire de leur corps un
vecteur de l'individuation, ce qui pourrait soutenir l'argumentation d'une
Élisabeth Badinter. Mais
ce paradoxe du corps chez Beauvoir ne donne en fait raison ni à
Badinter ni à Irigaray, sans totalement leur donner tort. Elle prennent
effectivement appui sur des aspects différents d'une oeuvre dans
laquelle on sent l'hésitation sinon l'oscillation entre diverses
figures du corps dont trois me semblent centrales dans la réflexion
beauvoirienne. La première est celle de la chair inerte qui atteindrait
sa plénitude au moment de la gestation dans l'analyse de laquelle
Beauvoir semble rejoindre la théorie aritotélicienne du réceptacle.
La deuxième est celle de la révolte de la subjectivité
contre l'inertie de la chair et la lutte sourde que se livrent corps et
esprit, immanence et transcendance dans la formation de la féminité.
La troisième, enfin, est celle du corps subjectivé, celui
de la femme indépendante dont les relations hétérosexuelles
peuvent être fondées sur l'intersubjectivité.
1. L'inertie des corps dominés On
le sait, l'analyse du Deuxième sexe commence par poser l'idée
de la non-réciprocité entre les sexes. Par cela, Beauvoir
entend que les hommes (mais elle étend la catégorie au pôle
dominant de toutes les relations de domination) se constituent en Sujets
alors que les femmes (et les dominés en général) sont
confinés au rôle de l'Autre. Cette asymétrie des rapports
sociaux de sexe se retrouve dans l'asymétrie de la perception des
corps. «Il [l'homme] saisit son corps comme une relation directe
et normale avec le monde qu'il croit appréhender dans son objectivité
tandis qu'il considère le corps de la femme comme alourdi par tout
ce qui le spécifie: un obstacle, une prison» (I, 15). Et de
nous montrer que d'Aristote à Benda en passant par Thomas d'Aquin,
Bossuet et Michelet, les femmes sont perçues comme des hommes déficients
du fait de la différence morphologique entre les sexes et de la
surdétermination du corps sur l'esprit des femmes. Comme
le souligne Butler[2],
ceci amène Beauvoir à se situer sur le terrain de la coupure
cartésienne entre corps et esprit. Parce que leur corps n'est pas
soumis à leur propre volonté, parce qu'elles ne s'appartiennent
pas, condamnées à l'inessentialité, à la facticité
et à l'inauthenticité, les femmes n'arrivent pas à
se sortir de l'immanence. Mais en même temps, elle fait du corps
un des sites de l'émancipation des femmes. À cet égard,
elle se sort partiellement de l'idée que la libération passerait
par l'accès des femmes à une raison désincarnée.
L'égalité n'implique pas une uniformité: le monde
peut éventuellement devenir androgyne mais les corps resteront sexués
et il y aurait donc une vérité de la nature que toutes les
transformations sociales n'arriveront pas à atteindre. Si Butler
insiste trop, à mon avis, sur le cartésianisme de Beauvoir,
elle a raison de souligner la limitation binaire de la vision beauvoirienne
des corps sexués qui foce quasiment Beauvoir à imaginer l'émancipation
dans le seul cadre hétérosexuel. La
façon dont elle utilise la thématique hégélienne
du maître et de l'esclave est ici intéressante[3].
D'une certaine façon, la désincarnation de la raison masculine
serait le prix que les hommes auraient à payer pour la perpétuation
de la sujétion des femmes. En fonctionnant dans l'univers de l'oppression
et de l'asymétrie, les hommes doivent se saisir essentiellement
comme purs esprits et les femmes comme pure matière. Mais comme
il y a rapport d'oppression, l'esprit des hommes ne les empêche pas
totalement d'accéder à l'incarnation (il ne se vivent pas
dans la division), alors que les rapports sociaux font que les femmes s'expérimentent
dans la division et que, par conséquent, la libération prend
la forme d'une réconciliation avec soi-même (malgré
qu'elle récuse les «essences»), ce qui prend essentiellement
la forme, pour les femmes d'un corps habité, subjectivé,
cultivé. Mais,
plus fondamentalement, les femmes ne sont pas femmes mais sont
devenues femmes. De fait, ce qui se passe c'est un rapport classique
d'oppression puisque nous vivons « dans un monde où les hommes
lui imposent de s'assumer comme l'Autre: on prétend la figer en
objet et la vouer à l'immanence puisque sa transcendance sera perpétuellement
transcendée par une autre conscience essentielle et souveraine»
(I, 34). Ce
regard altérisant du corps féminin, sa réification
et sa villification ne sont pas le propre des hommes. Dans la section où
elle traite de l'initiation sexuelle, Beauvoir reprend à son compte
le dégoût du muqueux qui imprègne L'être et
le néant. En effet, «le sexe féminin est mystérieux
pour la femme elle-même, caché, tourmenté, muqueux,
humide; il saigne chaque mois, il est parfois souillé d'humeurs,
il a une vie secrète et dangereuse» et quelques lignes plus
loin elle ajoute, «[s]i la chair suinte (...) il semble non seulement
qu'elle émette du liquide mais se liquéfie: c'est un processus
de décomposition qui fait horreur» (I, 456). Bref, la chair
féminine est inerte parce qu'elle est désertée de
toute conscience interne, façonnée qu'elle est par une volonté
extérieure, celle du sujet transcendant et masculin. 2.
La fabrication sociale des corps féminins
Cette
fabrication des femmes, c'est d'abord et avant tout la fabrication des
corps féminins. Cependant, avant d'expliquer comment les corps féminins
se font devenir femmes, Beauvoir prend la peine d'examiner la thèse
de l'infériorité biologique des femmes comme source d'explication
de leur infériorité sociale. Tout
le chapitre sur la thèse de l'infériorité biologique
tourne autour de l'idée que les hommes se manifestent(au
sens phénoménal du terme) comme des individus alors que les
femmes sont constamment ramenées à l'espèce. On peut
multiplier les exemples: «la séparation en forces neuves et
individualisées est suscitée par l'initiative mâle;
il lui est donc permis de s'affirmer dans son autonomie; l'énergie
spécifique, il l'intègre à sa propre vie; au contraire,
l'individualité de la femme est combattue par l'intérêt
de l'espèce; elle apparaît comme possédée par
des puissances étrangères» (I, 41). «Au moment
de la puberté, l'espèce réaffirme ses droits (...)
Il est remarquable que cet événement prenne la figure d'une
crise ; ce n'est pas sans résistance que le corps de la femme
laisse l'espèce s'installer en elle» (I, 43). «La femme,
comme l'homme, est son corps mais son corps est autre chose qu'elle»
(I, 46). Mais
ce corps que l'oppression voudrait figer en matière inerte et qui
constituerait la cause de la non-liberté des femmes, n'est pas assumé
passivement par les femmes. Au contraire, il échappe partiellement
à l'inertie, il peut s'avérer mû par une volonté
qui n'est pas celle de l'oppresseur mais la volonté individuée
de la femme aspirant à se poser comme sujet. «[E]lle est de
toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément
aliénée, et celle qui refuse le plus violemment cette aliénation;
en aucune l'asservissement de l'organisme à la fonction reproductrice
n'est plus impérieux ni plus difficilement accepté (....):
on dirait que son destin se fait d'autant plus lourd qu'elle se rebelle
contre lui en s'affirmant comme individu» (I, 50). La
clé de l'oppression réside là. On voudrait faire croire
aux femmes que leur biologie est une destinée qu'elles ne sauraient
surmonter, qu'elles sont condamnées à l'inertie de la continuation
de l'espèce, n'introduisant rien de nouveau dans le monde mais reproduisant
de l'identique (de la chair inerte!) que le monde — masculin — se chargera
(éventuellement, à conditions que les bonnes caractéristiques
sociales et sexuelles soient présentes) de particulariser. L'inertie
de la chair est ce que la société voudrait faire des femmes.
Mais il y a une rébellion de cette même chair, liée
à l'humanité des femmes et à leur aspiration à
la liberté, un refus de n'être que chair qui porte en lui
les germes de la libération. Les caractéristiques infériorisantes
du corps féminin, que Beauvoir endosse sans les soumettre à
la critique, ne suffisent pas à elles seules à expliquer
la dialectique du sujet et de l'objet; c'est parce qu'elles sont mises
en forme socialement qu'elles fonctionnent. L'esclave peut se libérer
parce qu'elle n'est pas de l'inerte même si ce qui caractérise
l'oppression c'est la volonté de fabrication de l'inerte. Cette
idée de la construction sociale de la féminité qui
passe par la fabrication de corps féminins est tout entière
contenue dans la petite phrase qui initie la section «formation»
du Deuxième sexe, «On ne naît pas femme, on le
devient». L'asymétrie des rapports sociaux de sexe se manifeste
encore une fois: les hommes deviennent l'humanité tandis que les
femmes deviennent «le sexe», ce que LeDoeuff qualifie d'«unidimensionnel
sexuel»[4]. Mais
si les femmes deviennent le sexe, c'est moins de sexualité que de
maternité qu'il s'agit. Ce que veut nous montrer Beauvoir, c'est
que toute la formation des femmes tourne autour du fait que leur destinée
sociale est de devenir des mères. À un point tel d'ailleurs
que lorsqu'une femme est biologiquement trop âgée pour être
mère, il se peut qu'on la perçoive comme appartenant à
un «troisième sexe» (I, 49). Ce
qui caractérise l'enfance, c'est donc le jeu de la poupée
mais aussi le confinement spatial des corps. La poupée, ce n'est
pas seulement l'apprentissage des gestes de la mère, gestes de l'ordre
de la répétition plutôt que de la création mais
également l'apprentissage de l'espace domestique, autre forme de
l'immanence puisque, comme le faisait remarquer Arendt, il est entièrement
consacré à la reproduction de la vie, voué au processus
plutôt qu'à l'action ou à la fabrication. Le corps
de la fillette ne peut devenir un instrument d'emprise sur le monde, ne
serait-ce que parce que le monde lui est dérobé. La
deuxième étape de la fabrication des corps féminins,
c'est la puberté décrite en termes plutôt apocalyptiques,
alors que le corps devient «un écran qui s'interpose entre
la femme et le monde, un brouillard brûlant qui pèse sur elle,
l'étouffe et la sépare: à travers cette chair dolente
et passive, l'univers entier est un fardeau trop lourd. Oppressée,
submergée, elle devient étrangère à elle-même
du fait qu'elle est étrangère au reste du monde» (I,
373-374). Elle ajoute un peu plus loin: «[n]'avoir plus confiance
en son corps, c'est perdre confiance en soi-même» (I, 377). La
troisième étape est celle des rapports hétérosexuels
(puisque le chapitre consacré à «la lesbienne»
laisse entendre qu'il pourrait en être autrement dans les rapports
sexuels entre femmes) où la réification des femmes devient
incontournable, là où la chair se manifeste dans toute son
inertie puisque «la transcendance érotique consiste afin de
prendre à se faire proie. Elle devient un objet; et elle se saisit
comme objet; c'est avec surprise qu'elle découvre ce nouvel aspect
de son être: il lui semble qu'elle se dédouble; au lieu de
coïncider exactement avec soi, voilà qu'elle se met à
exister dehors» (I,
385). Elle ajoute qu'elle s'expérimente «comme une chose de
chair sur laquelle autrui a prise (...): elle est livrée au mâle.
il dispose d'elle» (I, 451). La réification prend objectivement
une forme de spoliation, de dépossession, puisque «[l]a jeune
fille ne possède guère en propre que son propre corps: c'est
son plus précieux trésor; l'homme qui entre en elle le lui
prend » (I, 454). Le
mariage ne vient rien changer à cet état ne venant qu'institutionaliser
ce qui pouvait n'être qu'accidentel en dehors du mariage. Et comme
le mariage en tant qu'institution, toujours selon Hegel qui décidément
est quand même présent, a comme fin première la reproduction
humaine, se profile le spectre de la grossesse, «un drame qui se
joue chez la femme entre soi et soi; elle la ressent à la fois comme
un enrichissement et comme une mutilation» (II, 155-156). Mais ce
qui prime, c'est nettement la mutilation «prise aux rêts de
la nature elle est plante et bête, une réserve de colloïdes,
une couveuse, un oeuf (...) elle est devenue un être humain, conscience
et liberté qui est devenu un instrument passif de la vie. La vie
n'est habituellement qu'une condition de l'existence; dans la gestation
elle apparaît comme créatrice; mais c'est une étrange
création qui se réalise dans la contingence et la facticité»
(II, 156). Bref,
le corps est le territoire de l'oppression et cette oppression se matérialise
dans l'enfant qui signifie à la mère la non-appartenance
de son corps puisqu'il s'y déroule des choses, une vie qui n'est
pas la sienne propre. Le corps féminin, voué à la
maternité est également voué à l'aliénation.
Le foetus, par sa croissance même symbolise l'inertie de la chair
féminine, il représente la vie qui devra en être expulsée
pour se manifester dans sa plénitude. De même, par la non-réciprocité
du rapport mère/enfant, l'enfant transforme définitivement
les femmes en êtres pour les autres plutôt qu'en êtres
pour soi, les condamnant à une existence inauthentique. Donc, d'une
certaine façon, ce qui caractérise l'oppression c'est la
césure entre le corps et l'esprit, l'inadéquation de soi
(transcendance) à soi (immanence). 3.
Le corps féminin libéré
Certes,
il y a une rupture nécessaire avec la chair inerte pour arriver
à avoir les moyens de s'affirmer comme sujet puisque le drame féminin
c'est l'absence des moyens sociaux qui permette de s'affirmer comme sujet
puisque leur réduction à l'altérité les empêchent
de s'affirmer en s'opposant. Le corps aliéné est donc à
mettre au rancart afin de surmonter l'aliénation. D'une
certaine façon, pour les femmes, il y a une certaine violence qui
est inhérente à l'affirmation de leur liberté. Violence
contre la «vérité» du corps, chair inerte. Violence
également contre la fabrication sociale des corps féminins.
Aussi, un des premiers moments de la libération, c'est l'affirmation
de la volonté propre de l'individu femme, son positionnement comme
individu qui nécessite d'échapper à la détermination
biologique. C'est à cet égard que la contraception et l'avortement
deviennent des instruments essentiels à l'émancipation des
femmes. En
fait, Beauvoir envisage la libération de façon assez paradoxale.
Elle commence par nous dire que les deux conditions fondamentales de la
libération sont une certaine forme d'égalité civile
et politique (non subordination dans le mariage et droit de vote) mais
également et surtout l'indépendance économique. À
cet égard, elle reprend en grande partie le discours marxiste de
l'émancipation des femmes qui voit dans l'indépendance matérielle
la condition essentielle de la libération puisque le travail est
ce qui fait l'individu, le constitue dans son rapport au monde. Et sans
individu pas de liberté comme volonté. Cependant,
après plus de 900 pages où elle nous a expliqué que
l'éternel féminin n'existait pas, qu'il n'y avait pas d'essence
féminine mais fabrication de femmes, elle semble renoncer à
tout son raisonnement pour nous expliquer que la femme indépendante,
celle qui peut accéder à la transcendance en se dotant de
projets, se faire sujet en se faisant volition, ne peut, sous peine de
mutilation renoncer à sa féminité. Elle y voit même
une forme de double bind, à tout le moins un dilemme. En
effet, puisque le monde est masculin, les hommes n'ont pas à renoncer
à la masculinité pour accomplir leur liberté: au contraire,
celle-ci est un renforcement de la masculinité dans le sens de la
virilité. Ils sont immédiatement en adéquation avec
le monde. Pour les femmes, la situation se présente sous un jour
différent. Il y a en effet antinomie entre féminité
et sujet souverain, maître et possesseur sinon de la nature du moins
de son destin. La
femme affranchie se retrouve donc face à un dilemme. «Elle
refuse de se cantonner dans son rôle de femelle parce qu'elle ne
veut pas se mutiler; mais ce serait aussi une mutilation que de répudier
son sexe. L'homme est un être humain sexué; la femme n'est
pas un individu complet, à l'égale du mâle, que si
elle est aussi un être humain sexué. Renoncer à sa
féminité, c'est aussi renoncer à une part de son humanité»
(II, 435). Ceci dit, cela ne l'empêche pas de penser que la parousie
serait la fraternité entre hommes et femmes. Elle avance même
l'idée d'un monde androgyne, à savoir un monde élaboré
à égalité entre les deux sexes, ce qui permettrait
aux femmes affranchies d'échapper au double bind. L'élément
intéressant de sa position, contrairement au mythe platonicien de
l'androgyne, c'est que c'est le monde et non les êtres qui doit devenir
androgyne, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle compréhension
de l'universalité. Or
la féminité à laquelle il ne faudrait pas renoncer
est à tout le moins ambiguë puisqu'elle se fonde sur le déni
de subjectivité féminine et de transformation du corps féminin
en chair inerte ne pouvant s'épanouir que sous l'effet d'une volonté
qui lui est extérieure. Elle se rend d'ailleurs rapidement compte
de l'énormité de son propos puisqu'elle rappelle quelques
pages plus loin que la réciprocité est loin d'être
la règle dans les rapports hommes / femmes. Elle est donc obligée
de faire intervenir les contraintes sociales qui entravent l'accès
des femmes à une subjectivité qui puisse se poser dans la
réciprocité avec les hommes, et le lieu majeur de la difficulté
de cette réciprocité réside dans la sexualité. Pour
que la réciproque existe dans le sexualité, il faut qu'elle
soit un mélange de désir et de respect, une attirance et
une amitié. «Il est beaucoup plus difficile à la femme
qu'à l'homme de reconnaître comme son semblable un individu
de l'autre sexe (...). Précisément parce que la caste des
mâles détient la supériorité, l'homme peut vouer
une affectueuse estime à quantité de femmes singulières
(...); du fait que sa situation est limitée, subordonnée,
toutes ses qualités apparaissent comme des conquêtes alors
que ses erreurs sont excusables (...). Il est beaucoup moins aisé
d'éprouver pour un homme de l'amitié: car il est ce qu'il
s'est fait être, sans recours; il faut l'aimer dans sa présence
et sa vérité» (II, 449-450). Un peu plus et on croirait
lire les codes de conduite sexuelle de certaines universités américaines! Par
ailleurs, outre la socialisation différente des garçons et
des filles qui fait des premiers des sujets et des secondes des objets,
il n'en reste pas moins un obstacle majeur à la réciprocité
des rapports hommes / femmes sur le plan sexuel: le risque de grossesse.
Il est d'ailleurs stupéfiant de voir qu'en 1949, elle pense créer
la réciprocité par le droit à l'avortement, la contraception
et ... l'insiménation articifielle, idée qui sera d'ailleurs
reprise par Shulamith Firestone vingt ans plus tard. Plus que la maternité,
qui lui semble pouvoir être réglée socialement par
des mesures comme les crèches, ou encore le fait de ne pas abandonner
inconditionnellement les enfants à leurs géniteurs (II, 494),
c'est donc la gestation qui fait problème puisqu'elle est dépossession
du corps. En
fait, la féminité à laquelle Beauvoir refuse de renoncer
sous peine de mutilation, ce n'est pas la féminité socialement
constituée, mais plutôt celle qui découlera de la nouvelle
liberté des femmes et de leur possibilité de s'affirmer comme
sujets, ce qui prendra essentiellement la forme, selon elle, des promesses
de la révolution russe: égalité devant la loi, éducation
égale, travail égal, liberté érotique (II,
494). C'est d'une certaine façon, la féminité des
femmes âgées qui ne peuvent plus être socialement construites
comme mères. «Alors la femme se trouve délivrée
des servitudes de la femelle; elle n'est pas comparable à un eunuque
car sa vitalité est intacte; cependant elle n'est plus la proie
de puissances qui la débordent: elle coïncide avec elle-même.
On a dit parfois que les femmes âgées constituaient «
un troisième sexe»; et en effet elles ne sont pas des mâles
mais ne sont plus des femelles; et souvent cette autonomie physiologique
se traduit par une santé, un équilibre, une vigueur qu'elles
ne possédaient pas auparavant» (I, 49). Le
corps féminin de la femme libérée, ce n'est donc pas
le corps réifié de la femme opprimée mais un corps
que sa propre liberté construit. Un corps animé par une individualité.
Et à cet égard, c'est l'image de la sportive (autre promesse
de la révolution russe!) qui revient. Car le corps sportif est le
produit de l'activité et non de la passivité, il peut donc
devenir prise sur le monde plutôt qu'opacité, «ce corps
qui est muscle, mouvement, détente, élan, elles [les sportives]
ne le saisissent pascomme une chair
passive; il n'appelle pas magiquement les caresses, il est prise sur le
monde non une chose du monde» (I, 490). L'hétérosexualité
de la femme libérée (puisque le lesbianisme lui semble être
une fausse libération, conjonction du même inerte plutôt
que confrontation de deux subjectivités ou encore mimétisme
de l'hétérosexualité, avec un rôle passif et
un rôle actif «l'homosexualité de la femme est une tentative
parmi d'autres pour concilier son autonomie et la passivité de sa
chair» (I, 485), ce qui relève de l'inauthenticité)
sera la communion de deux libertés, un échange caractérisé
par la circulation du désir, « la joie que se donnent et prennent
les amants dans la conscience de leur liberté» (II, 48). Il
s'agit donc pour elle d'un corps refaçonné de l'intérieur
par la liberté qui l'anime, ce qui permet de transcender les limites
intrinsèques à tout corps. Le fait cependant que ces limites
soient plus perceptibles pour les femmes tient à leur situation
sociale «mais la situation ne dépend pas du corps, c'est le
corps qui dépend d'elle» (II, 456). Un corps qui n'est pas
entièrement réconcilié avec la volonté qui
l'anime puisque le corps n'échappe jamais totalement à l'immanence.
Mais cette situation ne vaut pas que pour les femmes. «Dans les deux
sexes se jouent le même drame de la chair et de l'esprit, de la finitude
et de la transcendance; les deux sont rongés par le temps, guettés
par la mort, ils ont un même besoin essentiel l'un de l'autre; et
ils peuvent tirer de leur liberté la même gloire» (II,
499). On
peut cependant se demander si la condition pour que les femmes accèdent
à la transcendance soit que les hommes admettent leur immanence
ne relève pas de la quadrature du cercle. Mais en même temps,
on peut s'interroger sur la possibilité de réconciliation
du corps et de l'esprit qu'ouvre la perspective beauvoirienne, puisque
le corps y reste une surface, modelée de l'intérieur plutôt
que de l'extérieur, ce qui représente certainement une amélioration.
Mais d'une certaine façon, il y aurait une forme de «vérité»
et d'immuabilité des corps, le gender pourrait être
changé socialement mais le sexresterait
tel qu'en lui-même. Or,
sur le plan politique, l'opposition binaire a toujours tendance à
se réduire par l'élimination d'un des adversaires, ce que
ne préconise aucunement Beauvoir en ce qui concerne les relations
entre les hommes et les femmes puisqu'elle souligne dès l'introduction
de l'ouvrage que «La division des sexes est en effet un donné
biologique, non un moment de l'histoire humaine. C'est au sein d'un Mitsein
originel que leur oppostion s'est dessinée et elle ne l'a pas brisée.
Le couple est une unité fondamentale dont les deux moitiés
sont rivées l'une à l'autre» (I, 21). Or comment dépasser
le deux, sans tomber dans l'un? L'idée d'un continuum sexuel suggérée
par Butler dans lequel ni le sex, ni le gender ne sont donnés
définitivement mais constamment refaçonnés pourrait
s'avérer une voie intéressante en ce qu'elle permettrait
la pluralisation des positions sexuées, ce qui représenterait,
de façon ironique le triomphe de l'individualisme moderne, où
tous, y compris les femmes, ne seraient plus déterminés à
priori mais jouiraient de l'espace pour se faire. Un continuum de sexes
et de genders, largement pensés par Butler sur le mode de
la performance, casserait l'opposition sexuée et permettrait de
repenser le monde commun hors la sphère de l'homosocialité.
NOTES
[1]N.B.
Il s'agit d'une version préliminaire. Prière de ne pas
citer sans la permission de l'auteure (e-mail:
Diane.Lamoureux@pol.ulaval.ca). [2]
Judith Butler, Gender Trouble , New York, Routledge, 1990, pages
11-12. [3]
Il s'agit d'une certaine façon de la combinaison originale de la
dialectique du maître et de l'esclave énoncée dans
la Phénoménologie de l'esprit et de certaines thèses
sur le rapport corps esprit avancées par Merleau-Ponty dans La
phénoménologie de la perception, texte auquel elle fait
d'ailleurs explicitement allusion. [4]
Michèle LeDoeuff, L'étude et le rouet, Paris, Seuil,
1989, p. 104. |
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